lundi 30 octobre 2017

Polanski à la Cinémathèque de Paris


Repulsion de Polanski

Rétrospective Polanski à la Cinémathèque de Paris du 30 octobre au 25 novembre

Un art visionnaire

L’œuvre de Roman Polanski possède une unité paradoxale et profonde, combinant grand spectacle et vision personnelle, intérêt pour les innovations techniques et explorations psychiques, dérives fantastiques et sens du détail vériste. Une rétrospective qui commence par l’avant-première de son dernier film, D’après une histoire vraie

Repulsion

Roman Polanski aime dire qu’il a apporté une certaine touche européenne au cinéma américain et que, réciproquement, son goût pour les films hollywoodiens l’a poussé a en importer le professionnalisme au sein du Vieux Continent.
Même si ses thèmes fétiches sont assez facilement repérables (intérêt pour le huis clos, personnages guettés par la frustration et/ou la folie, pression sociale écrasant l’individu, jeux d’humiliations, tentation de l’absurde et de la farce…), on est ainsi dérouté devant le caractère composite de sa carrière, en termes de genres abordés, de pays producteurs, de gammes de budget, voire de montages financiers.
Âpres que son premier long métrage, Le Couteau dans l’eau, a valu a la Pologne une nomination a l’Oscar du meilleur film étranger, il réalise en Angleterre Répulsion et Cul-de-sac. Puis c’est Macbeth, tourné entre ses deux grands succès hollywoodiens,
Rosemary’s Baby et Chinatown.

Rosemary’s Baby 

Un regard oblique sur les genres

On pourrait qualifier tous ces films du mot péjoratif d’« euro-pudding », désignant des coproductions européennes « de prestige » tournées en anglais avec un casting cosmopolite, et souvent adaptées de classiques littéraires. Mais Polanski donne ses lettres de noblesse a cette catégorie ingrate, qui semble conçue a son seul profit. D’abord, cet éternel exilé, féru
d’univers étrangers et labyrinthiques, peut y égarer des stars américaines qui se retrouvent ainsi comme des poissons hors de l’eau : Harrison Ford dans Frantic, ou Johnny Depp dans La Neuvième Porte.
Ce système de coproductions continentales permet a Polanski de s’affranchir de la tyrannie des genres. En effet, mis a part des parodies qui ne sont pas ses films ayant le mieux vieilli (Le Bal des vampires, Pirates), il se soucie peu des conventions. Déja, il avait bataillé avec Robert Evans, le producteur de Chinatown, pour escamoter l’hommage au film noir au profit d’un regard direct
sur la réalité des années 30. La fresque mélodramatique de Tess se déroule sur fond d’une description quasi-maniaque de l’agriculture du XIXe siècle.

Tess de Polanski

Le corps ne répond plus

Loin d’être abstrait ou artificiel, le cinéma de Polanski est un mélange entre, d’une part, une volonté de relever toutes sortes de défis techniques, et d’autre part, un sens du détail véridique et trivial. En revoyant ses films, on reste stupéfait devant le nombre incalculable de scènes ou les personnages mangent ou boivent, quand ils ne sont pas simplement tenaillés par la faim. Cela contamine jusqu’à ce qu’on pourrait appeler la « trilogie de l’horreur schizophrénique » qui tient moins du surréalisme que de l’hyperréalisme. Ces histoires de possession sont ancrées dans le concret par des substances organiques (la décoction permettant que Rosemary porte l’enfant du Démon, la tasse de café du Locataire...) et ces substances font entrer les protagonistes dans des phases de réclusion dont ils sortent avec une identité altérée (Rosemary acceptant son rôle de mère du Diable, le nouveau locataire réincarné dans le corps mourant de la précédente occupante de l’appartement…).
De plus, ces transformations procèdent d’images mentales qui ne sont pas vraiment hallucinatoires, mais plutôt visionnaires. Bref, chez Polanski, l’œil voit, mais c’est le corps qui ne répond plus. Ou alors : quand le corps est immobilisé, l’œil se met a voir des choses échappant aux autres sens. 


C’est ce qui arrive dans le dernier acte du Pianiste dont le personnage-titre, forcé de se terrer dans des appartements, assiste impuissant a l’insurrection de Varsovie.  De la même façon qu’il retourne comme un gant les clichés antisémites sur l’argent, le film inverse l’habituel traitement polanskien du psychisme : c’est cloîtré que le héros retrouve son identité, d’être humain, de Juif, de pianiste du nom de Szpilman, avec la complicité d’un énigmatique officier de la Wehrmacht.
Avec Le Pianiste, Polanski signe le film de sa vie, a tous les sens du terme : ses préoccupations ( Polanski enfant dans le ghetto de Cracovie) entrent en pleine résonance avec le sujet, et le résultat demeurera sans doute son plus grand chef-d’œuvre.

D’après le magnifique texte de Gilles Esposito


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