mercredi 10 mai 2017

I'm not Your Negro : entretien avec Raoul Peck



I'm not Your Negro de Raoul Peck

Dans “JE NE SUIS PAS VOTRE NÈGRE” (I'm not Your Negro ) Raoul Peck reconstitue le livre que l’écrivain nord-américain James Baldwin n’a jamais achevé : un récit radical sur la question raciale aux Etats-Unis, en utilisant exclusivement les mots-mêmes de l’auteur. Partant du récit des vies et des assassinats de Martin Luther King Jr., Medgar Evers (membre de la NAACP) et Malcolm X, le film explore la relation irrationnelle que les Etats-Unis entretiennent à la question de la race.

La note frenchie : 4/5 
Avec pour seul commentaire la prose incisive de l’écrivain James Baldwin, Raoul Peck livre un éblouissant réquisitoire sur la question raciale aux États-Unis.  Un des meilleurs documentaire 2017 (nommé pour l'Oscar du film documentaire 2017)




voix off de JoeStarr pour la VF


Cinq hommes en colère



En juin 1979, l’auteur noir américain James Baldwin a écrit à son agent littéraire pour lui raconter le livre en préparation : le récit des vies de Martin Luther King Jr., Medgar Evers, membre de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et Malcolm X tous ses amis.

Avec pour seule voix off la prose fiévreuse et combative de Baldwin (JoeStarr pour la VF), le cinéaste revisite les années de lutte pour les droits civiques, les trois assassinats précités, et ses mots font écho à la resurgence actuelle de la violence envers les noir-américains aux États-Unis, ce qui confère une grande actualité aux propos de l’écrivain. 


A mi-chemin entre colère froide et réquisitoire

 En plus de rendre hommage à un écrivain majeur, ce documentaire, primé à maintes reprises, offre un voyage saisissant au cœur d’une société américaine au bord de l’implosion. L’un des plus beaux films de Raoul Peck, qui, à l’instar de Baldwin, porte sur son sujet un regard sensible et engagé.

Entretien avec Raoul Peck


Quelle a été la genèse de Je ne suis pas votre nègre ? Raoul Peck : Ce projet m’accompagne depuis ma jeunesse. J’ai découvert James Baldwin dans mon adolescence, alors qu’il existait peu d’auteurs noirs en mesure de restituer la réalité que je vivais. À l’instar d’écrivains comme Aimé Césaire ou Frantz Fanon, il m’a «éduqué». Il a quitté les États-Unis vers 24 ans, car il savait que s’il demeurait à Harlem, dans une Amérique raciste, cela finirait mal pour lui. Il s’est établi à Paris, où il a pu se consacrer à l’écriture. Il est ensuite revenu aux États-Unis, et s’est engagé dans le combat pour les droits civiques. Auteur à succès de nombreux romans ou essais, il est devenu un des porte-paroles de la cause noire. Revenir à Baldwin était fondamental pour moi. Il y a dix ans, j’ai essayé d’obtenir les droits sur son œuvre. J’ai rencontré Gloria Karefa-Smart, sa sœur, qui connaissait mes films, m’a reçu à bras ouverts et m’a donné accès à toute son oeuvre. J’ai mis du temps à élaborer ce film, qui devait être à la hauteur de ce privilège que j’avais de me promener à travers ses écrits. Le déclic s’est fait le jour où elle m’a remis les feuillets qu’il avait écrits à son éditeur pour évoquer son prochain ouvrage sur l’Amérique et sur ses amis assassinés, Medgar Evers, Martin Luther King Jr. et Malcolm X, trois hommes qui, pour lui, symbolisaient l’histoire du combat pour les droits civiques. Ce livre, malgré l’énergie qu’il comptait y mettre, Baldwin ne l’a jamais écrit mais il est enfoui dans son œuvre. J’ai voulu partir à sa recherche. 

La question de la représentation de l’homme noir dans la culture américaine est au cœur du documentaire… Ce film – qui comporte de nombreux extraits de longs métrages avec Sidney Poitier, Doris Day, John Wayne… – raconte aussi l’histoire de mon enfance, de ma confrontation avec la mythologie hollywoodienne, que j’ai appris à décoder. À un moment, James Baldwin explique qu’il a mis du temps à comprendre que quand Gary Cooper tue des Indiens, au final, c’est lui qui est visé… Derrière la conquête de l’Ouest se dissimulaient des massacres. Ce leurre de l’Amérique libre et démocratique perdure. J’ai été aussi à l’école en France où j’ai découvert une autre forme de mythologie. Pour l’enfant que j’étais, confronter le show télévisé d’Henri Salvador du dimanche après-midi à la cour de récréation du lendemain n’était pas simple !



Que révèle l’iconographie du film qui mêle archives et actualité récente, lutte pour les droits civiques et violences policières actuelles ? Ce film parle du présent et porte un regard engagé sur ce qui s’y passe. L’excellent accueil critique et le succès public du film aux États-Unis (715 000 entrées à ce jour) démontrent son utilité. Je pense qu’il arrive à point nommé, quand on voit la recrudescence des violences à l’encontre des Noirs et autres minorités (incluant également aujourd’hui les musulmans). Les mots de Baldwin, malheureusement, parlent de ce que nous vivons aujourd’hui, non seulement outre-Atlantique mais aussi en Europe, comme en témoigne le regard dirigé vers les étrangers sur ce continent, pourtant nourri d’immigration. Ce va-et-vient entre les images d’actualité d’il y a cinquante ans et celles d’aujourd’hui permet de juxtaposer les policiers d’autrefois, avec des matraques et des chiens, et ceux d’aujourd’hui, dotés d’un armement militaire. Cette logique de répression que le film met bout à bout raconte l’histoire de cette violence d’État. 

C’est choquant de voir qu’à cinquante ans d’écart, les choses ont empiré. Avez-vous néanmoins noté des évolutions positives entre cette époque et notre présent ? Des progrès ont été accomplis grâce au combat qu’ont mené des hommes et des femmes, grâce à ceux qui se sont sacrifiés. Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ceux qui dirigeaient ces mouvements ont été assassinés, emprisonnés ou se sont exilés. Aujourd’hui encore, certains vivent à Cuba. D’autres ont été corrompus. Donc, oui, il y a eu des avancées mais il n’en demeure pas moins que la majorité des pauvres aux États-Unis sont noirs, que la majorité des mauvaises écoles se situent dans les quartiers où ils vivent et que leur pourcentage en prison dépasse allègrement leur part dans la population des États-Unis. Dans une archive du film, Robert Kennedy dit qu’il est envisageable que dans quarante ans un Noir devienne président des États-Unis. À quoi Baldwin répond que la vraie question n’est pas de savoir s’il y aura un jour un président noir mais quel type de pays il dirigera… 



Dans un extrait de Mirage de la vie de Douglas Sirk, on voit une fillette blanche mortifiée quand ses camarades apprennent que sa mère est noire… Il montre à quel degré d’absurdité et de confusion on arrive quand on se fixe sur une couleur de peau. Où se place la démarcation ? À quel moment devient-on noir ou blanc ? Cette scène dit brutalement la vérité sur une situation encore vécue par beaucoup de jeunes, et pas uniquement aux États-Unis. On ne se dit pas «Je suis noir» tous les matins. C’est le regard des autres, parfois violent, parfois simplement « absent » qui décide pour vous.

Pourquoi avez-vous choisi JoeyStarr pour dire la version française du commentaire ? Samuel L. Jackson fait la voix américaine car c’est une personnalité connue et crédible dans l’imaginaire noir. Il fallait en France un acteur noir célèbre – et il y en a peu, c’est une réalité – avec la même crédibilité. J’ai souhaité la rugosité et la surprise d’un JoeyStarr qui s’est impliqué dans ce projet avec rigueur et humilité. Cela m’a touché qu’il puisse me dire qu’on ne lui proposait jamais ce genre de travail. Et cela en dit beaucoup sur ce qui se passe en France et sur la ténacité des clichés… Propos recueillis par Noémi Constans


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