lundi 22 septembre 2014

Saint Laurent : le grand film viscontien de Bonello


J’avais envie de prolonger l’idée, présente dans L’Apollonide, d’un enfermement magnifique qui se délite. (Bertrand Bonello)



Ce n'est pas un hasard si Bertrand Bonello, figure éclairée du cinéma français de qualité, nous livre sa vision de Saint-Laurent, dès l'ouverture de la Fashion Week parisienne, et aussi bien sûr à l'occasion de l'ensemble d'hommages que lui rend l'exposition au Centre Pompidou.

Bertrand Bonello nous livre un anti BIOPIC et se concentre sur les années sombres et créatives de Saint Laurent, celles de la dépression et de la tentation de la mort, entre 1965 et 1976. C’est aussi la période la plus créative d’Yves Saint Laurent, en effervescente de la pop et de la mode.


Bertrand Bonello ©YSinno


De Saint-Laurent Rive Gauche ne reste que des financiers sans âme, mais heureusement il y a les films pour garder la mémoire de celui qui fut l'un des plus grands couturiers.

Bonello nous montrera donc mercredi prochain sa version "conceptuelle" de Saint Laurent, son exploration du mythe, son rapport à la réalité et ses amours perdus, le tout emporté par une magnifique distribution, excusez du peu, Gaspard Ulliel, air faussement nonchalant et sourire malicieux, Jérémie Renier, Léa Seydoux, Helmut Berger, Aymeline VALADE, Valeria Bruni Tedeschi, un casting digne du plus beau défilé de Saint Laurent.

On est dans un monde d'argent, de luxe et cela se voit, et la limousine étoilée qui accompagne la famille de Bertrand Bonello à la Party de Beaubourg, arbore à côté de son étoile, un logo Hybrid, pour donner le change. A l'inverse de Claude François, Edith Piaf, qui sont souvent des gens pauvres et réalisent un rêve d’enfance, sans renier leur extraction populaire. Saint Laurent, lui, naît dans un monde d'argent et de luxe. Ce qui ne l'empêche pas d'être surdoué. A 20 ans star chez Dior ; viré à 22, il fonde sa maison de couture avec le succès ; à 25 ans c’est une célébrité mondiale.

Saint Laurent : à 25 ans, c'est une célébrité mondiale

Interview de Bertrand Bonello par Arte



 

Comment le projet est-il né ?

En novembre 2011, peu après la sortie de L’Apollonide, Eric et Nicolas Altmayer m’ont
demandé s’il m’intéresserait de réaliser un film sur Saint Laurent. A priori je n’aime
pas beaucoup les biopics mais il n’y avait ni scénario ni traitement, juste le nom de Saint
Laurent. Du coup j’ai été tenté. J’ai écrit un pitch précisant surtout que je ne voulais pas
d’un biopic traditionnel traitant toute la vie de manière informative… Je ne voulais pas que
le spectateur se contente de regarder Yves Saint Laurent, mais qu’il soit le plus proche
possible de lui. Je souhaitais, comme pour L’Apollonide, non pas me mettre à la place des
personnages, mais me coller à eux. Privilégier l’aspect visuel, romanesque, viscontien de
Saint Laurent, et laisser de côté l’aspect très français du biopic, même si Saint Laurent est
aussi une figure très française et que cela a son importance.


Pourquoi, à votre avis, est-ce précisément à vous qu’ils ont pensé pour la réalisation d’un tel projet ?

Ils avaient envie de retrouver la sophistication visuelle et la dramaturgie de L’Apollonide.
Il existe des liens entre les deux sujets : un monde très beau et très dur, fermé sur lu-même
comme par de lourds rideaux et qui touche à sa fin, le XIXème d’un côté, les
années 1970 de l’autre…
l'Apollonide de Bonello

De votre côté, d’où venait le désir de travailler avec eux ?

Je pense depuis longtemps que les producteurs qui accordent le plus de liberté à un auteur
sont paradoxalement ceux qui produisent les plus grands succès. Et je suis convaincu que
chaque projet a son économie propre : un film sur Saint Laurent appelait de tels producteurs.


Le personnage vous intéressait-il, avant de vous lancer dans un projet de film sur lui ?

J’avais quelques connaissances, par ma mère (amie de Saint Laurent) qui l’admire et m’a passé plusieurs livres sur ses maisons et ses objets, notamment l’énorme catalogue en cinq volumes de la
vente du Grand Palais en 2010. J’avais une familiarité avec l’univers et avec l’époque,
plus qu’avec la mode. J’étais surtout attiré par les possibilités de cinéma liées à ce côté
fastueux et décadent qu’il était possible de mettre en avant grâce au filtre de la réalité.
Inventer cela serait impossible ! J’avais envie de prolonger l’idée, présente dans L’Apollonide,
d’un enfermement magnifique qui se délite.

un enfermement magnifique qui se délite

A quel moment la question du choix de l’acteur pour interpréter Saint Laurent s’est-elle posée ?

Le casting a commencé début 2012, bien avant l’achèvement du scénario. Très vite est apparu
le nom de Gaspard Ulliel. Je tenais à ce que sa ressemblance avec Saint Laurent ne soit pas
l’unique facteur. J’ai donc rencontré Gaspard au même titre qu’une vingtaine d’acteurs.
Nous avons fait des essais pendant trois mois, principalement pour voir si nous pouvions
travailler et avoir un dialogue ensemble. La voix de Saint Laurent, fluette et autoritaire à la fois, est un aspect capital du personnage.

Comment l’avez-vous travaillée ?

Gaspard vous en parlerait mieux que moi. Je me suis pour ma part contenté d’une remarque :
je ne voulais pas qu’on puisse confondre fébrilité et chevrotement. Et tout comme
les actrices de L’Apollonide ne devaient pas imiter la gouaille 1900, mais mettre chacune
d’elle-même dans son personnage, il fallait qu’il y ait dans le film autant de Gaspard que
de Saint Laurent. Si je ne vois plus l’acteur que je filme, cela n’a pas d’intérêt. C’est le
mélange qui est beau. Gaspard me passionne autant que Saint Laurent, et Louis Garrel
autant que Jacques de Bascher. Un cinéaste n’a pas le choix, il doit s’intéresser à ce qu’il
a devant les yeux.
Gaspard Ulliel est Saint Laurent

Comment avez-vous choisi les autres acteurs pour jouer les membres de l’entourage de Saint Laurent ?

Le deuxième choix stratégique était celui de l’acteur pour interpréter Pierre Bergé.
La différence d’âge entre Gaspard et Jérémie, avec qui j’avais travaillé pour Le
Pornographe, est assez juste, étant donné les six ans d’écart entre Saint Laurent et
Bergé. Il se trouve aussi qu’ils sont très amis depuis longtemps. Une complicité entre eux,
notamment sensuelle, est apparue dès les essais. Et comme le film commence plusieurs
années après leur rencontre, j’aimais que cela apparaisse d’emblée et qu’on ne se demande
pas pourquoi ces deux hommes sont ensemble.
Betty Catroux était un grand mannequin Chanel pour qui il était difficile de trouver une
actrice, même grande. Aymeline Valade est une suggestion d’Amira Casar, à qui je rends
grâce, qui l’avait rencontrée avec Chanel en Ecosse et lui avait trouvé du caractère. Nous
avons fait des essais. J’ai tout de suite aimé l’image de Gaspard et elle côte à côte. Elle
danse de façon très bizarre. Léa Seydoux avait envie d’un rôle plus léger, plus dynamique
que d’habitude. C’est évidemment un second rôle, mais nous souhaitions nous retrouver,
six ans après De la guerre, et je l’imaginais parfaitement se fondre dans cet univers,
dans ces couleurs, cette atmosphère. Il fallait quelqu’un de très habile pour jouer le rôle de
M. Jean-Pierre, le premier d’atelier, et Micha Lescot possède la finesse pour l’interpréter
sans en faire un cliché. Quant à Amira, à chaque fois que je disais que je préparais un
film sur Saint Laurent, tous ceux qui avaient cotoyé la maison me disaient « Mme Munoz,
c’est Amira Casar ! ». Louis Garrel amène de la légèreté et du contemporain à la figure complexe de Jacques de Bascher, une aisance naturelle à dire les phrases d’un personnage qui, aujourd’hui,
n’existe plus. Louis ne tire pas Jacques vers le glauque, ce qui serait possible avec
un personnage aussi bizarre et décadent.


Pourquoi avez-vous décidé de vous en tenir à dix ans de la vie et de la carrière de Saint Laurent, entre 1967 et 1976 ?

On aurait pu resserrer davantage, c’est une décennie tellement forte… On aurait pu aussi
commencer en 1965, avec la robe Mondrian, qui marque le moment où Saint Laurent cesse
d’être post-Dior pour devenir Saint Laurent.
La création du prêt-à-porter vient juste après, décision pionnière qui le rend populaire et le
fait, comme il dit avec un peu d’exagération, « descendre dans la rue ». En prenant de
nombreuses choses en charge, notamment la rencontre avec Pierre Bergé et la création de la
marque, le film de Jalil Lespert m’a dédouané. Il m’a permis de me rapprocher d’autant plus
du personnage. J’ai pu radicaliser ma vision.


Thomas et moi avons très tôt choisi de nous en tenir à deux collections emblématiques, la collection « Libération » de 1971 et le « Ballet russe » de 1976. La première fait scandale : en 1971, en plein hippie chic, Saint Laurent habille les femmes comme leurs mères, puisant dans sa passion pour la sienne, pour les actrices des années 1940, etc. C’est un scandale journalistique, mais six mois plus
tard, tout le monde s’habille aux fripes. Le deuxième défilé est quant à lui sous influence
orientale, Gauguin, Delacroix, Matisse, jusqu’à l’orient russe. Nous avons chapitré le scénario
en trois parties. La première, qui va jusqu’au défilé 1940, juste avant la fameuse photo où
Saint Laurent pose nu, nous l’avons appelée « Le Jeune Homme ». La deuxième, de la photo
à la fin de l’histoire avec de Bascher, c’est « La Star ». Et la troisième, 1976, « YSL » : Yves
devient une marque, il ne sait plus qui il est…

C’est là que le contraste est le plus important entre le haut et le bas. Un psychiatre —
qui connaissait son psychiatre — l’appelait « le liftier » : il ne cesse de monter et de
descendre… Ces trois parties avaient pour sous-titres « Le Jour », « La Nuit » et « Les
Limbes ». C’est en 1976 qu’a lieu le saut en 1989, où on découvre Helmut Berger en Saint
Laurent : le corps a changé, mais la voix reste celle de Gaspard.
C’est l’une des grandes audaces du film, ce saut dans le temps et ce changement
d’incarnation. Yves dit qu’il ne supporte plus de se voir. On passe alors à 1989 et à Helmut Berger. Le film n’est plus ensuite qu’un montage parallèle, une succession d’allers et retours. C’était
une des premières idées : montrer ce corps qui change, jusqu’à aboutir à Saint Laurent
dans sa tour sublime de la rue de Babylone, seul mais encore vigoureux… L’introduction
de Helmut Berger, même si elle crée d’abord un décrochage, permet d’ouvrir une porte par
laquelle le spectateur rentre encore plus dans l’affect et dans l’esprit de Saint Laurent. Le
film devient alors vraiment mental.
Violence et passion dans Saint Laurent

Quels films avez-vous vus ou revus au moment de travailler sur celui-ci ?

Saint Laurent est un personnage lent, ce qui peut être compliqué en termes de cinéma. J’ai
regardé attentivement Aviator de Scorsese, avec Leonardo DiCaprio : son Howard Hughes
est désagréable, mais avec une énergie telle que les choses se rééquilibrent. J’ai revu
Falbalas de Jacques Becker, un beau film sur la haute couture mais différent de ce que
j’avais en tête. Thomas et moi avons revu Violence et passion de Visconti, avec Burt
Lancaster, bouleversant, Helmut Berger et Silvana Mangano. J’ai revu Ludwig, pour le
travail sur le temps. Pendant le tournage, toujours pour des questions de rythme, j’ai
revu Casino. Quand je tourne je revois les films sans les revoir. Non pas pour m’inspirer mais
pour me redonner foi en certaines choses. C’est pourquoi, avant de tourner, je regarde
toujours L’Argent de Bresson. Et toujours vingt minutes de Nouvelle Vague de Godard.
J’ai également revu deux films pour le split screen, L’Affaire Thomas Crown de Norman Jewison et le génial Etrangleur de Boston de Richard Fleischer.
Violence et passion, chef d’œuvre de Visconti

et pour finir la bande-annonce officielle du film






Louis Garrel magnifique dans le rôle de Jacques de Bascher, l’amant de St Laurent

la note frenchtouch : 4/5


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